Brazzaville, 30 juin 2026. Le CAD publie ce jour son rapport sur l’opération “zéro kuluna” menée par la Direction générale de la sécurité présidentielle (DGSP). Il couvre la période de septembre 2025 à avril 2026. La répression documentée frappe d’abord et avant tout la jeunesse. La majorité des victimes avaient entre 18 et 35 ans. Cette tendance se retrouve dans les trois thématiques mises en avant dans ce rapport.
«… Quelques minutes après l’arrestation de mon fils, j’ai entendu plusieurs coups de feu. J’ai eu tellement peur que j’ai perdu le contrôle de moi-même. J’ai uriné, j’ai déféqué dans mes habits et je me suis mise à crier dans la maison. J’ai cru que c’était mon fils Jérémie qui venait d’être abattu. Très tôt le matin, des jeunes du quartier sont allés voir le corps qui avait été abandonné dans la rue. En revenant, ils m’ont dit que ce n’était pas celui de mon fils mais plutôt d’un autre jeune du quartier…».
Mère d’un jeune disparu à Brazzaville
Des jeunes traqués, torturés, exécutés, disparus ; des familles brisées ; des quartiers traumatisés : ces crimes ne peuvent être ni normalisés, ni banalisés, ni relégués au silence. Ils constituent une rupture grave avec les fondements même de l’État de droit. Fermer les yeux sur ces crimes reviendrait à accepter un précédent dangereux, capable de faire vaciller ce qui reste de la confiance publique. C’est pourquoi, le CAD demeure profondément préoccupé par les graves violations des droits humains qui en ont découlé. Notre organisation fait de ce dossier une priorité absolue et reste pleinement mobilisée jusqu’à ce que justice soit faite, que les responsabilités soient établies et que les victimes obtiennent réparation.

Situations documentées
Toutes les situations documentées n’ont pas été rapportées dans le présent. Les trois thématiques que nous avons retenues dans ce rapport constituent les domaines sur lesquels nous avons choisis de mettre l’accent au regard des priorités de notre plan d’action stratégique, et en raison de leur gravité et de leur impact systémique.
L’analyse des violations documentées met en évidence une prédominance alarmante des atteintes les plus graves au droit à la vie. Les exécutions sommaires constituent la catégorie la plus représentée avec 72 cas, soit 43.4 % du total. Elles apparaissent ainsi comme la forme de violence la plus systématique dans le cadre de l’opération.
Les disparitions forcées suivent avec 56 cas (33.7 %), traduisant une pratique délibérée visant à soustraire les victimes à tout contrôle judiciaire et à priver les familles de toute information sur leur sort.
3. La torture (22.9 %)
La torture et les mauvais traitements représentent 38 cas (22.9 %). Ce chiffre est toutefois vraisemblablement en deçà de la réalité, en raison des difficultés inhérentes à la documentation de ces actes, souvent perpétrés en détention, à l’abri des regards.
Pris ensemble, ces trois catégories dessinent le profil d’une opération caractérisée par un recours massif à la violence létale et à des méthodes coercitives exercées en dehors de tout cadre légal. L’absence d’intervention judiciaire préalable, conjuguée à l’absence de mécanismes de contrôle a posteriori, renforce le caractère arbitraire et systémique de ces violations.
Faits marquants
Plusieurs victimes étaient déjà sous responsabilité de la justice (en détention provisoire ou purgeant une peine). Des agents de la DGSP les ont soustrait à la procédure judiciaire en cours pour, dans plusieurs cas
documentés, les exécuter publiquement, hors de tout cadre légal et sans procès, sous le regard impuissant des autorités judiciaires.
L’usage systématique de la cagoule par les agents visait à assurer leur anonymat et à garantir l’impunité des auteurs de violations.
Le 26 octobre 2025, le Président de la République a reconnu publiquement, lors de l’inauguration d’un lycée, avoir ordonné à la DGSP de rétablir l’ordre, ce qui a conduit à l’intensification et à l’extension de
l’opération à d’autres villes.
Les sociétés Airtel-Congo et MTN-Congo ont été mises à contribution : la DGSP a utilisé les services de messagerie officiel de MTN et Airtel Congo pour envoyer des SMS en masse à tous les abonnés, les inci-tant à dénoncer des membres présumés de gangs « Kuluna » contre une récompense pouvant atteindre 1 000 000 FCFA (~1 760 USD). Ce mécanisme de délation numérique a contribué à la commission de violations graves. Les deux sociétés n’ont pas répondu aux demandes formelles d’explication du CAD.
La répression liée à l’opération s’est concentrée presque exclusivement dans le sud du pays, tandis que le nord, pourtant confronté aux mêmes problèmes de délinquance juvénile, a été épargné. Cette disparité territoriale soulève des questions sur les critères ayant guidé l’usage de la force et sur le caractère sélectif de la réponse sécuritaire.
Le silence des institutions face à ces agissements révèle une dérive autoritaire majeure, où la force militaire supplante l’autorité judiciaire :
· Le Parlement n’a pas exercé son rôle de contrôle de l’exécutif;
· La Justice s’est montrée incapable d’interrompre les agissements
ou de s’y opposer;
La Commission nationale des droits de l’homme est demeurée silencieuse.
Principales recommandations
1- Au Gouvernement congolais
2- Aux partenaires du Gouvernement
Examiner les voies par lesquelles leur influence peut être mise au service de la justice et de la protection des victimes. Cela peut se traduire par des démarches auprès des autorités compétentes, par un soutien aux mécanismes internationaux d’enquête, ou par un dialogue constructif avec la société civile congolaise engagée sur ces questions.